Righini, Potter, Beethoven, Süssmayr, von Krufft et plus…

BRAVURA

LOUIS-PIERRE BERGERON,
MEAGAN MILATZ.

œuvres pour cor naturel et pianoforte de Righini, Potter, Beethoven, Süssmayr et von Krufft.

ATMA, ACD2 2864.

Interprétation: 🟊🟊🟊🟊
Technique: 🟊🟊🟊🟊🟊

S’agissant de ce disque pour le moins original (cor naturel et pianoforte !), on commencera d’abord par féliciter Anne-Marie Sylvestre d’avoir su trouver un équilibre sur le plan sonore, à l’église Saint-Benoît de Mirabel. Il y a ensuite le miracle de l’impeccabilité, puisque le cor naturel est un instrument redoutablement difficile. Reste qu’écouter une heure de cor et de pianoforte est chose austère. Mais pour des amateurs de cet instrument, il fallait signaler l’existence de ce remarquable CD affichant la maîtrise de Pierre-Étienne Bergeron, corniste au Centre National des Arts. Qui creusera la chose y trouvera d’étonnants moments de très belle musique, comme la Variation IV, Adagio sostenuto, de la Sonata di bravura de Cipriano Potter (1792-1871) qui confère probablement son titre à ce disque pointu, assurément, mais très bien réalisé.

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CLASSIQUE DU MOIS

LANG LANG ET GINA ALICE (piano),
GEWANDHAUSORCHESTER LEIPZIG,
ANDRIS NELSONS.

Saint-Saëns: Carnaval des Animaux, Concerto pour piano no 2.
+ Pièces pour piano du répertoire français.

DG, 485 9224.

Interprétation: 🟊🟊🟊🟊
Technique: 🟊🟊🟊

Le pianiste chinois Lang Lang est devenu une entreprise à lui tout seul. La mise en marché habile de son talent lui vaut en général le mépris des critiques et le soutien d’un large public. En essayant de porter un regard objectif, il faut bien reconnaître que deux de ses trois derniers disques (Piano Book et The Disney Book) étaient d’habiles produits destinés à générer des clicks sur les plateformes d’écoute. Nous sommes heureux d’avoir ici un projet plus solide, réalisé avec sa femme et avec une vraie envie. Le bémol est que l’éditeur en donne à sa vedette peut-être plus qu’il ne demande lorsque, dans l’Éléphant du Carnaval des animaux, on entend presque davantage la ponctuation des pianistes que la contrebasse. Mais le couple Lang Lang-Gina Alice porte une belle attention aux moments poétiques comme Aquarium du Carnaval ou la Petite suite du programme sans orchestre. On appréciera par ailleurs la finesse de toucher de Lang Lang dans les pièces françaises en solo, dont celles de plusieurs compositrices, et sa verve débridée dans le 2e Concerto de Saint-Saëns.

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BEDŘICH SMETANA

ORCHESTRE PHILHARMONIQUE TCHÈQUE, SEMYON BYCHKOV.

SEMYON BYCHKOV.

Ma Vlast (Ma Patrie).

Pentatone, PTC 5187 203

Interprétation: 🟊🟊🟊
Technique: 🟊🟊🟊🟊

Cette parution vient fort à propos, le 2 mars 2024 étant la date du bicentenaire de la naissance de Bedřich Smetana, le père de la musique tchèque. La fenêtre d’opportunité s’arrête là, puisque rarement dans son histoire, voire jamais, l’Orchestre philharmonique tchèque n’aura accouché d’une version aussi plate et ennuyeuse du symbolique cycle Ma Patrie. Peut-être Semyon Bychkov a-t-il voulu jouer la carte de la solennité, mais il a surtout éteint le mouvement et l’élan général des tableaux, leur verve conquérante, que ne compensent pas certains acquis au niveau de la recherche de couleurs et d’équilibres.

On s’amusera à comparer ce que fait, dans cette partition, l’Orchestre de… Malaisie (!) sous la direction de Claus Peter Flor dans un SACD Bis magnifiquement enregistré. Quant aux références tchèques avec cet orchestre-ci, elles ne manquent pas, de Talich à Belohlavek en passant par Ancerl, Neumann, Kubelik (son retour au pays) et, surtout, Mackerras.

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GIACOMO PUCCINI

ORCHESTRE DE L’OPÉRA NATIONAL
DU PAYS DE GALLES,

CARLO RIZZI.

« Symphonic Suites» (imaginées par Carlo Rizzi).

Signum, SIG 778.

Interprétation :  🟊🟊🟊🟊
Technique :  🟊🟊

Des suites symphoniques de Puccini ? Cela n’existe pas, évidemment. Mais, comme pour Smetana, nous sommes dans une année anniversaire, le centenaire de sa mort (en novembre 2024) et il pourrait y avoir un intérêt potentiel à faire entrer Puccini dans les salles de concerts symphoniques. C’est ce que s’est dit apparemment le chef d’opéra reconnu Carlo Rizzi, qui a compilé des Suites à partir de Madame Butterfly et Tosca dans un CD complété par les éditions Rizzi de deux versions du Prélude symphonique, ainsi que par le Capriccio symphonique.

Le genre de la suite symphonique est évidemment très en vogue pour les ballets. Elle a été appliquée pour des opéras de Richard Strauss de son vivant et, récemment, avec succès, pour Leoš Janáček, à plusieurs reprises. L’idée pour Puccini est bonne et les thèmes bien articulés (Rizzi ne cherche pas à couvrir le manque de ligne vocale et reste fidèle à l’orchestration) dans des suites de 17 et 20 minutes. Nous mentionnons ce disque, car la veine mélodique de Puccini est évidemment irrésistible et la réalisation plaisante. Bémol, cependant : l’acoustique sèche.une très grande précision et netteté polyphonique dans le jeu pianistique. Llŷr Williams semble soucieux de tout faire entendre, même ces bouts de phrases, pourtant complémentaires de la mélodie principale, qui, chez la plupart des pianistes, se perdent dans le grand geste interprétatif. Williams frôle ainsi le risque de décortiquer Schumann (2e mouvement de la Fantaisie), mais n’y tombe pas. C’est plus intello que sensuel à fleur de peau, mais c’est assez fascinant par la forte éloquence de cette limpidité.

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BEHZOD ABDURAIMOV

«Shadows of My Ancestors».
Prokofiev: Roméo et Juliette, 10 pièces.
Saïdaminova: Les Murs de l’ancienne Boukhara.
Ravel: Gaspard de la nuit.

Alpha, 1028.

Interprétation: 🟊🟊🟊🟊🟊
Technique: 🟊🟊🟊🟊

Oh, la merveille ! J’étais réticent à sélectionner ce disque, car mettre en avant un programme affichant Roméo et Juliette un peu plus d’un an après le CD La Dolce Volta de Jean-Baptiste Fonlupt était un peu redondant. Et puis, à quoi bon un nouveau Gaspard de la nuit ? Mais c’est impossible de ne pas braquer tous les projecteurs sur ce miracle. Behzod Abduraimov, pianiste ouzbek de 33 ans, s’est lancé en carrière il y a douze ans, soutenu par Vladimir Ashkenazy et enregistré par Decca. Il avait à l’époque une image de briseur d’ivoire (pianiste à poigne) qui lui colle un peu à la peau. C’est justement pour cela qu’il faut parler de ce second récital chez Alpha, son éditeur désormais, car il démontre le contraire, soit un art de la dentelle, de la découpe, de la caractérisation et du climat. Le fameux Scarbo de Gaspard de la nuit en est un exemple parfait : Abduraimov ne le splashe pas de son talent, mais le cisèle et le dose au millimètre. Entre un Prokofiev, fascinant par ses caractérisations, et Ravel, nous découvrons une œuvre de Dilorom Saidaminova, compositrice ouzbèke formée à Moscou. Sa composition est une sorte de Tableaux dune exposition mystérieux de son pays.

À suivre bientôt…